Le Crépuscule
En 1980 Bob Marley accomplit son rêve de jouer en Afrique, invité officiel au Gabon en janvier (où il découvre que son manager Don Taylor l'escroque) et le 17 avril à la cérémonie d'indépendance du Zimbabwe, dernier pays africain à obtenir l'indépendance. Il dépense personnellement deux cent cinquante mille dollars pour déplacer son groupe et le matériel nécessaire pour le son. En plein concert, sous la pression de milliers de spectateurs restés dehors, la barrière cède. Les invités officiels s'éparpillent. Les gaz lacrymogènes dispersent la foule, et le groupe, qui rejoue le lendemain. En été, une tournée européenne lance l'album « Uprising », encensé par la presse. Le disque contient encore de nombreux titres très forts, comme « Zion Train », sur le paradis terrestre de Sion, « Pimper's Paradise », sur les jolies écervelées qui risquent de devenir des victimes, le mystique « Forever Loving Jah », « Coming in From the Cold », et surtout « Could You Be Loved » au tempo rapide et au rythme plus américain, qui s'annonce enfin comme le morceau capable d'ouvrir définitivement le marché des États-Unis. Mais s'il est vrai que titre restera son plus gros succès américain, Bob n'aura pas le temps d'en effectuer la promotion.
En septembre il joue au Madison Square Garden de New-York en premier partie des Commodores, bien décidé à s'imposer en Amérique, un succès crucial pour lui, mais qui lui a toujours échappé. Le lendemain il s'effondre pendant son exercice de course à pied quotidien à Central Park. On lui annonce que son mélanome s'est étendu aux poumons et au cerveau, et qu'il n'a plus que quelques semaines à vivre. Il garde le secret pour que sa famille le laisse jouer un dernier concert le 23 septembre à Pittsburgh, où il termine avec une émouvante version de « Redemption Song », une chanson lourde de sens aux allures de testament musical, qui clôt à la guitare sèche son ultime album :
"Pendant combien de temps vont-ils tuer nos prophètes, tandis que nous restons là à regarder ?".
Débordé, sous la pression du succès — et sans doute mal conseillé — il ne s'était pas soigné correctement à temps, d'où le développement de son mélanome. Il part alors pour l'Allemagne où un ancien docteur nazi, le docteur Issels, le maintient en vie au prix de grandes souffrances. Début mai, tout espoir est abandonné et décharné, rasé, il retrouve sa mère à Miami. Il meurt entouré de ses enfants. Son dernier mot est pour son fils Ziggy : "l'argent ne fait pas la vie."
Le Lion est mort
Le monde est sous le choc. Partout, sa musique retentit. En Angleterre, le lugubre « Redemption Song » hante déjà les juke-boxes de tous les pubs, et toutes les radios diffusent sa musique alors que la France acclame François Mitterrand, élu la veille au soir. En Jamaïque, le parlement suspend ses séances pendant dix jours. L'éloge funèbre des funérailles nationales est prononcé par le premier ministre de droite, Edward Seaga, récemment élu, qu'il détestait. La cérémonie est organisée par des prêtres orthodoxes éthiopiens, l'antique religion chrétienne de la dynastie salomonique de Haïlé Sélassié. Alan Cole, l'ami de Bob, rappelle au public les convictions rastafariennes de Marley et rejette politiciens et cérémonie chrétienne dans un discours de défiance. Sur des dizaines de kilomètres, le convoi qui traverse l'île jusqu'à son village natal est entouré par une foule immense. Robert Nesta Marley repose dans un mausolée au sommet de la colline de Nine Mile qui l'a vu naître, avec au doigt l'antique bague de famille que lui offrit le premier fils et héritier de Sélassié, Asfa Wassen, à Londres en 1977. Il ne l'avait jamais quittée depuis (voir la pochette de la compilation Legend). Quelques semaines plus tard Yvette Crichton met au monde Makeda Jahnesta Marley, sa dernière fille.
L'anniversaire de son décès devient un jour férié en Jamaïque, où plusieurs timbres seront créés à son effigie. Il laisse douze ou treize enfants d'une dizaine de femmes différentes, des dizaines de millions de dollars, mais pas de testament. La maison des quartiers chics qu'il avait racheté à Chris Blackwell au 56 Hope road devient le musée Bob Marley. En 1981 la compilation « Chances Are » (WEA) présente des enregistrements de 1968 et 1971 retravaillés et remixés sans le concours de Marley, avec un résultat très critiqué. En 1983 sort la compilation d'inédits « Confrontation » (Island) contenant un nouveau succès mondial, « Buffalo Soldier ». Ce morceau rappelle que les premiers bataillons noirs de la cavalerie américaine étaient des guerriers entraînés à tuer les redoutables Indiens, qui prenaient ces "dreadlock rastas" à la peau noire pour des bisons, des "buffalos" réincarnés réputés invincibles. En 1983 une partie des excellentes bandes originales de Danny Sims de 1968 sortent sous des titres différents dans chaque pays. En Angleterre l'album s'appelle sJamaican Storms (Bellaphon) mais passe inaperçu. La compilation « Legend » (Island) sortie en 1984 deviendra une des plus grosses ventes de tous les temps. Une vidéo du même nom contenant tous les clips vidéo du disque sort aussi.
Petit à petit, les masses africaines adoptent Marley, qu'elles découvrent souvent seulement après sa mort. En 1985, l'album « Bob, Peter, Bunny & Rita » (Jamaica) est lancé par Danny Sims. Il contient des titres de 1967-1971 retravaillés après sa mort mais la piètre qualité de la musique ajoutée par Joe Venneri aux enregistrements de voix n'a aucun succès, et le disque disparaît. En 1986, la vidéo documentaire « Carribean Nights » contenant beaucoup d'extraits de concerts est mise en vente. En 1988, Danny Sims essaye à nouveau d'enrober les voix des Wailers (« Bob Marley », Urban-Tek) avec des arrangements plus électroniques cette fois mais n'a pas plus de succès que la tentative précédente. Les disques sortis chez Island se vendent en revanche de plus en plus chaque année, comme le splendide coffret 4 CD regorgeant d'inédits, en édition limitée à un million, « Songs of Freedom » (1992), vite épuisé. En 1991, d'introuvables et somptueux enregistrements soul et ska des débuts chez Studio One sortent sur le CD « One Love » (Heartbeat/Média 7) et le film documentaire « Time Will Tell » sort au cinéma et en vidéo.
En 1996, le CD « Soul Almighty-The Formative Years Vol. I » (JAD/Pense à Moi/EMI) propose des enregistrements entièrement retravaillés, toujours par Joe Venneri et Arthur Jenkins, autour de voix datant de 1967-1971. Cette fois le résultat est un peu plus convaincant, et le disque a un certain succès malgré un tollé de la presse. Plusieurs enfants de Bob y participent. Un intéressant CD ROM signé Roger Steffens est inclus sur l'album audio. En 1997, les enregistrements originaux de l'essentielle période d'avant Island commencent enfin à sortir, entièrement restaurés pour la série de dix album des « Complete Bob Marley & the Wailers 1967 to 1972 » dont les deux derniers albums paraîtront en 2002. Mais l'empoignade juridique pour l'héritage n'en finit pas. Bunny Wailer et Rita Marley (qui a hérité de tout) se disputent les disques Tuff Gong. Les premiers enfants de Bob, Ziggy Marley & the Melody Makers, perpétuent sa mémoire avec dignité et succès : en 1986, leur « Tumblin' Down » a été une grosse vente aux Etats-Unis. En 1997, Stephen Marley chante « No Woman No Cry » avec le groupe de rap les Fugees, une énorme vente mondiale alors que ses demi-frères Julian et Damian (sous le nom de Junior Gong) lancent chacun leur premier disque et partent en tournée. En 1999, un album de hip hop avec les plus grandes vedettes du moment, dont Lauryn Hill, présente des duos basés sur des prises inédites des morceaux de Bob Marley. Le projet est organisé par Stephen Marley, qui interprète un duo avec son père.
Bob Marley a fait découvrir au monde le reggae, une riche, créative et originale forme de rhythm and blues qui a considérablement influencé la musique populaire occidentale, et ce bien plus qu'il est généralement admis (remix, rap et basses proéminentes notamment viennent directement du reggae). Mais au delà du reggae, sa musique a touché tous les publics, transcendant les genres, comme en témoigne un large culte, encore en pleine expansion dans le monde entier à la fin du vingtième siècle. Pourtant la dimension de Marley est infiniment plus importante que celle d'un simple chanteur populaire. Cherchant à l'origine la dignité pour son peuple bafoué par des siècles d'esclavage (« Redemption Song », « Slave Driver ») et d'oppression économique, il incarne bientôt l'éveil de l'humanité entière à une révolution pacifique contre un oppresseur qu'il décrit païen, capitaliste, corrompu, raciste et hypocrite à la fois. Avec une authenticité et une force inégalée depuis, il a su envers et contre tout conquérir le monde en un temps record avec cette identité. Il est devenu un des grands symboles universels de la contestation, supplantant bien souvent dans l'inconscient collectif des masses des combattants politisés du type de Che Guevara (la proche révolution cubaine l'a d'ailleurs marqué), Malcolm X, Marcus Garvey, Léon Trotsky, Nelson Mandela ou Thomas Sankara. Pour certains, son message d’abord spirituel, culturel, et enrobé d’un prosélytisme à consommer du chanvre détourne les masses qui lui sont acquises d’une action plus pragmatique, et ne les incite pas toujours suffisamment à s’organiser comme ils pourraient le faire pour mieux défendre leurs droits; il est pourtant incontournable que Marley, ayant toujours martelé l’unité des peuples comme une nécessité, à commencer par ceux d’Afrique, a bel et bien indiqué un début de solution.
Quoi qu’il en soit, miroir de l'esprit rebelle des peuples opprimés, héros, exemple et modèle à la fois, Bob Marley est considéré par plusieurs générations déjà comme le porte-parole défunt mais privilégié des défavorisés. Il est avant tout le premier musicien auteur compositeur interprète à incarner et assumer pleinement cette identité de porte-parole contestataire et symbolique à une échelle mondiale, un statut que d'autres comme James Brown, Bob Dylan ou John Lennon ont approché mais n'ont jamais totalement obtenu ou assumé pour diverses raisons. Avec dans son message l'essentiel ingrédient spirituel et culturel rasta, Bob Marley a été plus loin que la protestation d'ordre social stricto sensu, en dénonçant avec raison et insistance la falsification et l'omission de toute l'histoire africaine par les religions occidentales et les historiens colonialistes (« Zion Train »).
Marley confronte l'humanité à une approche de l'histoire jusque là essentiellement ignorée, puis de plus en plus largement admise, étudiée, et reprise. Son approche théologique rastafarienne, relayée par sa célébrité, fait de Marley l'objet d'un grand nombre de réflexions de nature hagiographique. Beaucoup voient dorénavant en lui une sorte de premier prophète multimédia, le fils d'un Blanc et d'une Noire, signe d'un métissage planétaire unificateur dont l'avenir dépend en bonne partie d'une meilleure connaissance du passé. Comme l'écrivait le New-York Times de façon peut-être aussi ironique que prophétique quinze ans après sa disparition, "en 2096, quand l'ancien tiers-monde occupera et colonisera les anciennes super-puissances, Bob Marley sera commémoré comme un saint."


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